Portrait de Marie Rébulard et de Sophie Hamon

Vous avez sans doute repéré en librairie ou en bibliothèque une nouvelle maison d’édition jeunesse, Six Citrons acides, avec des livres qui piquent la langue. Aujourd’hui, trois livres originaux sont disponibles ! Découvrez sans tarder l’entretien réalisé avec Marie Rébulard l’éditrice qui présente sa ligne éditoriale, et un second croisé, avec Sophie Hamon, la conseillère scientifique pour entrer dans les coulisses de Bilbalbul, un projet atypique, le premier imagier des sons.

La création de Six citrons acides 

D’où vous est venue l’envie de créer votre maison d’édition ? Quelle est votre ligne éditoriale ?

Héhé la réponse de la première, se situe dans la réponse à la deuxième question. En 2017, je rencontre Sophie Hamon, son idée des Six Citrons acides, des livres qui piquent la langue, c’est à dire un projet d’édition jeunesse dédiée à la langue et au langage. Projet avec de nombreuses idées en germe qui me séduisent toutes plus les unes que les autres : la collection “C’est pas grammatique”, un certain BIL BAL BUL. Forte de mon expérience dans l’édition jeunesse, cette proposition de Sophie m’apparait tout à fait singulière, condition à mes yeux primordiale pour prétendre proposer encore une nouvelle offre de livre pour la jeunesse. Notre entente et nos métiers complémentaires s’ajoutent à des atouts pour la suite et faire le grand saut.

Pourquoi ce nom ? L’envie de faire un clin d’œil au premier titre paru ?

Marie : Héhé alors c’est le nom de la maison qui a initié le premier titre de la maison. Et non l’inverse. Six citrons acides, ça vient donc de Sophie et d’un clin d’œil à un autre titre pas du tout jeunesse celui-ci : Six leçons sur le son et le sens.  C’est un cycle de 6 conférences de l’éminent linguiste Roman Jakobson en 1942 à New-York. Ou comment tenter d’expliquer qu’une suite minimes de mouvements articulatoires phoniques, comme “never more”, suffit à transmettre un riche contenu conceptuel et émotif. Et que cet éminent linguiste se fasse autant plaisir, ose un titre aussi sublime, cela a beaucoup marqué Sophie et moi aussi qui débarquait tout juste dans le champs infini de la linguistique

Sophie : On voulait donc partir de ce clin d’œil et ajouter une dimension “jeunesse” amusante et quoi de plus drôle que d’avoir 6 citrons acides dans la bouche ? (il y a aussi l’idée de la grimace d’acidité universelle – qu’on pourrait exploiter un jour…)

Que ce soit Six citrons acides sifflent sur le sentier ou Le vélo à ma sœur, chaque album porte sur une complexité de la langue française, tout en proposant des histoires drôles, décalées, surprenantes et passionnantes. Comment se déroule votre collaboration avec les auteurs et illustrateurs ?

Ouhhh, euh  alors en 4 lignes seulement ?

étape 1 courant 2017_2018

Les éditrices :  “— on veut faire une BD marrante pour dédramatiser les fautes de français”
Fabien :  “— dac, mais plutôt que d’expliquer la faute on va raconter ce que veut dire la faute.” Et puis « —j’aimerai bien le faire en livre jeunesse, plutôt qu’en BD » 
Nous : « —  ah oui ? ah ben oui ça marche aussi, oui , banco ».
Nous sommes aux anges. 
Fin de la première étape, longue pause, super job chez Sophie, bébé chez moi.

étape 2 courant 2019-2020

MOI : Ca te dérange pas que j’allaite mon petit ?
Fabien :  Non. Alors, t’en es où, on le fait ce livre ? 
MOI : Oui, Sophie se sent pas/est trop prise pour porter la maison. On s’est mise d’accord, c’est moi qui gère la maison d’édition et  faut que je trouve un diffuseur mais oui, on le fait. t’as des idées pour l’illustration ?
Fabien :  Oui Charles Dutertre.
MOI : Oh c’est trop beau j’adore, oh ouais carrément !
Le 10 décembre 2020, on célèbre chez Charles Dutertre, la naissance de la maison d’édition et d’un contrat de diffusion chez Harmonia Mundi.

Sur l’ordinateur il y a en face, dans le Skype, Françoise de Guibert. Les étapes de rencontre sont les mêmes, la demande différente : raconte-nous l’histoire des sifflantes de Six citrons acides, et autres consonnes, avec tes fruits et légumes que tu as faits pour les dieux du stand, ce sera le premier titre de la maison et amuse-toi, on veut pas de documentaire. Françoise me propose rapidement une structure en double page pour énumérer les consonnes et le fil conducteur d’un voleur. Elle essuie les plâtres, d’une éditrice naissante qui apprend en même temps qu’elle fait. Ses doutes à elles se portent sur son dessin. Mes conseils : pratique, dessines-les autant que possible, appuie fort sur ton crayon et AMUSE-TOI.

La parution de vos livres est une belle aventure en soi, mais pour chacun vous imaginez des idées pour poursuivre la lecture avec le verso de vos bandeaux et tous les outils mis à disposition pour les prescripteurs. Pourquoi est-ce primordial selon vous ?

Avec seulement 5 titres par an, il faut trouver des astuces pour se démarquer. Alors que la maison se construit j’écris “la lecture est un cadeau, partageons-là”, qui est mon leitmotiv dans cette maison d’édition. Faire des livres et les vendre me m’intéressent pas assez, ce sont les faire vivre qui me portent. Les faire vivre par moi-même et surtout par d’autre. Je cherche donc une idée pour faire cadeau mais hors de question de faire gadget et en inscrivant l’entreprise dans la démarche ESS, je veille autant à mes déchets qu’à mon empreinte carbone. Un bandeau-double emploi s’impose et répond à la fois au besoin de se différencier et à celui de poursuivre autrement la lecture. Il est ensuite très facile de les proposer en ressources gratuites pour que d’autres que moi s’en emparent. 

Pouvez-vous nous dévoiler une avant-première sur la prochaine nouveauté prévue ?

L’album Mes quatre Zamis fait la suite du Vélo à ma sœur.

Encore une faute “classique” de français qui apparait jeune et moins jeune, avec l’idée qu’on a envie de mettre “z” à chaque fois qu’on a l’idée de pluriel.


Mais dans le monde de Camille, du coup, les Zamis comme les Zeuros existent bien, mais ils ont un autre sens.


Autour de BILBALBUL – questions croisées avec Sophie Hamon

Comment vous êtes-vous rencontrées toutes les deux ?

Marie : A l’origine, en 2017, Sophie revenant du Brésil, avec un livre sous le bras appelé Pêcheur d’avril, m’avait demandé d’en faire la direction artistique en février pour le publier le mois d’après. Je la convainc de prendre davantage de temps pour préparer la publication de l’ouvrage et surtout sa commercialisation. Je découvre que derrière ce livre se cache l’idée d’une maison d’édition Six Citrons acides, avec déjà des idées de “C’est pas grammatique” et BIL BAL BUL.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de réaliser un imagier des sons ?

Sophie : En sciences du langage, 2 mots qui s’opposent sur un seul son sont appelés des paires minimales. Constituer des paires minimales permet de montrer qu’un son a la valeur de “phonème ” dans une langue, autrement dit il est pertinent dans cette langue. Quand on naît, notre cerveau peut réaliser tous les sons des langues, mais petit à petit il va apprendre à se concentrer sur les sons de sa langue, ses phonèmes. Il est important de bien distinguer [a] et [OU] car en français balle est différent de boule et il va être important de distinguer R et P car roi et pois sont deux mots différents. en revanche tu peux faire un R court et R long peu importe car cela n’a pas de pertinence dans notre langue (ça l’est en espagnol).

Je voulais donc proposer un livre pour les jeunes enfants qui sont en plein développement et perfectionnement du langage oral, qui sensibilise et rassemble plein de mots qui changent seulement d’un seul son pour justement bien appuyer sur la prononciation des sons du mot (comme on s’amuse à bien prononcer poison et poisson à l’enfant). Pour l’adulte il s’agit aussi de se détacher de la forme écrite (orthographiée du mot) qui nous fait souvent oublier la proximité des mots oraux (pois et doigt ne se se différencient que sur un seul son [p]/[d]).

Pourquoi avoir fait le choix de placer les phonèmes dans des cubes ?

Marie : Ouh là, longue élaboration avant que ces sons arrivent dans des cubes. version courte. après 3 années à trimer sur la manière de présenter ces sons et multipliant les impasses graphiques. je discute avec Charlotte Légaut, illustratrice qui mène un projet avec les écoles. C’est elle qui me convainc d’essayer de le présenter dans des cubes pour mieux coller à la définition que je donnais alors, des logo des sons.

version longue.

D’abord, on a prit le parti de considérer que l’alphabet phonétique serait un frein pour une compréhension grand public. Par exemple la représentation du son [y] pour le son u, me paraissant pour l’enfant que j’étais, rédhibitoire, une manière à coup sur de refermer le livre. On a donc proposé notre système de son, acceptant des choix subjectifs, par exemple pour le son phonétique [ɑ̃], on a préféré l’écrire AN alors qu’on peut le retrouvé écrit sous ces différentes formes : dent, jambon, temps. 

Ensuite, et c’est là où ça été le plus laborieux, et ce qui pour ma partie maquette m’a demandé 4 ans, c’était la relation entre les formes du mot écrite, imagée et orale. Le principal enjeu c’était que l’enfant ne se mette pas à écrire les mots comme les sons. Est-ce qu’on présente les sons, en haut ou en bas, les écriture l’une sous l’autres, plusieurs mots par pages, un seul ? etc… Le deuxième enjeu, c’était de pointer la différence de son d’une page à l’autre et là aussi l’apparition des couleurs sur tous les cubes est arrivée en juillet, alors même que depuis le début je m’y refusais… 

Comment avez-vous travaillé ensemble durant toute la conception de ce projet éditorial unique ? Est-ce que Bilbalbul ressemble à ce que vous imaginiez au départ ?

Sophie : Bilbalbul est mieux que ce que je m’imaginais au départ. Car moi j’avais l’idée des mots, du texte en somme, mais pas du reste. Et les illustrations, les couleurs, le jeu des cubes, la coexistence de la forme écrite orthographiée et la forme orale fait aujourd’hui de ce livre, un livre très très riche et complet, qui peut être un super objet à manipuler avec ses enfants.

Marie : Même si le temps et la multiplication des essais ont effacé la première image, je pense pouvoir dire que la couverture est assez dans l’esprit que je m’en faisais avec le jeu des 3 couleurs primaires et du jeu dedans. En revanche à l’intérieur, Aude Marie, a dépassé l’idée que je m’en faisais, lui conférant beaucoup de douceur, de détails, de richesses. Et aussi il y a 4 ans, pragmatiquement, j’aurais complètement exclu un 80 pages !!! D’ailleurs ce livre est une folie budgétaire, ce qui justifie son prix.

Avez-vous collaboré avec d’autres professionnels, comme des orthophonistes ?

Dans l’idée originale, nous souhaitions inclure davantage ces professionnels, mais comme souvent il est difficile d’impliquer tant que le concept est encore en cours de création, difficilement lisible par des non-expert du livre. c’est seulement en juin dernier, que j’ai confié la mise en son du livre a Annely Boucher, qui elle-même a reporté les premières impressions d’une orthophoniste.

Quelle serait votre plus belle récompense ?

Sophie : Que parent/enfant, grand/petit prennent plaisir à lire ensemble ce livre, de dire à voix haute les mots et cherchent où est la différence, dans le son, dans l’orthographe, dans le dessin…et qu’ils essayent d’en inventer d’autres.

Marie : Que le public grand et petit s’en empare joue avec les sons comme nous même y avons joué !