Entretien avec Vincent Villeminot

À l’occasion de la parution de Comme des sauvages aux éditions Pocket Jeunesse, Vincent Villeminot a accepté de répondre à nos questions, imaginées à partir d’extraits* de son roman. L’exercice était fort délicat, car il ne devait en aucun cas trop vous en dévoiler…

EXERGUE

« Le nombre des garçons vivant dans l’île peut varier, évidemment, selon qu’il leur arrive d’être tués ou bien d’autres choses ; dès qu’ils semblent avoir grandi, ce qui est contraire au règlement, Peter les supprime ; au moment de l’histoire, il y en a six. »

James Matthew Barrie, Peter Pan.

Le choix de l’exergue est toujours riche de sens : pouvez-vous nous parler de cette citation ?

En fait, j’ai trouvé l’exergue quand j’ai décidé que ce qui était au départ une nouvelle allait devenir un roman, je crois. La citation m’intéressait pour plein de raisons : parce que Peter Pan, c’est l’histoire de la difficulté à quitter l’enfance, l’espoir et la volonté de ne jamais la quitter ; parce que dans le roman de Barrie (dans la BD de Loisel, aussi), « l’innocence » de l’enfance est impitoyable, et parfaitement égocentrique ; parce qu’il y a une troupe d’enfants perdus… Bref, ça faisait plein d’échos à ce que j’essayais d’écrire.
Et puis j’avoue, cette idée de « supprimer » certains, au fur et à mesure, ça résonnait également avec ce qui se passe, dans le roman, pour les personnages. C’était une façon d’installer d’emblée l’idée que tout le monde pouvait disparaître…

PREMIÈRES LIGNES

« L’été de ses treize ans, leurs parents annoncèrent à Tom et à sa sœur Emma, dite « Em », qu’ils se séparaient. C’était un soir de mi-juillet. Em travaillait depuis qu’elle avait bouclé ses examens universitaires (fin mai) dans une halle de chaussures, à Paris, pour se payer des vacances – ou pour s’offrir son indépendance, ou un sac à la mode, ou peut-être des chaussures plus chères que celles vendues dans son magasin.
Leurs parents avaient profité d’un week-end où elle revenait chez eux. C’était vendredi soir, elle venait d’arriver. Ils s’installèrent dans les canapés, et ils firent leur annonce. »

Comme des sauvages

Les premières lignes révèlent une scène de vie de famille décrite avec une grande justesse. Quand vous avez écrit Comme des sauvages, cette entrée en matière devait être celle d’une nouvelle, comment celle-ci s’est-elle transformée en roman ? Et où s’arrêtait la nouvelle ?

Elle s’arrêtait environ au quart du roman, à l’endroit où un premier personnage meurt (mais je ne vous dirais pas lequel pour ne pas divulgâcher, huhu)… J’ai redéployé les premiers chapitres après coup, suite à une conversation avec une amie, autrice, qui m’a dit qu’elle voudrait en savoir plus sur Emma, la grande sœur de Tom. Je me suis dit : en fait, elle a raison, il y a plein de personnages dans ce livre, pas seulement Tom ; et c’est un roman possible…
Sauf que cette fois, je ne voulais pas d’un roman choral, mais d’un livre où chacun recevait une sorte de relais du précédent. Ça me permettait de rester dans cette idée d’égocentrisme, où chaque personnage devient une sorte d’autarcie à lui tout seul, avec la nature…
Dans Comme des sauvages, la piste politique explorée, c’est celle de l’aventure individuelle, où chacun veut « sauver sa peau » ou tenter de trouver sa voie tout seul.

DÉCOR

« La vue depuis la très grande terrasse était assez incroyable. En face d’eux, autour du village de semi-montagne, c’étaient des collines. Elles n’étaient pas chaotiques, ni accidentées ; non, elles semblaient s’arrondir comme des hanches, mouvantes comme les vagues d’une mer, comme les encolures et les croupes d’un troupeau de grands herbivores d’Afrique, sans cesse traversées par l’ombre des nuages qui filaient sous un vent régulier, tiède. Chevelues, elles s’hérissaient de forêts où les sillons ordonnés, géométriques des sapinières sombres se compliquaient d’un désordre de feuillus. On croyait apercevoir une ou deux pistes, du bûcheronnage sans doute, mais pour le reste c’était les arbres, à perte de vue, en reliefs, en échines, en océan… »

Comme des sauvages, page 19.

Description poétique de la nature qui nous rappelle celle dans Nous sommes l’étincelle : cet amour des grands espaces et de zones sauvages naturelles vous accompagne toujours davantage ! Qu’est-ce qui vous intéresse dans ce rapport à la nature ?

En fait, ça a été le premier déclencheur de l’écriture : je me suis installé dans les monts d’Ardèche l’été dernier, et c’est la vue que j’ai depuis ma terrasse. Ça m’a donné envie de m’y perdre…
Je ne sais pas pourquoi, de plus en plus, je recherche dans mes romans ce rapport brutal à la nature. Peut-être par besoin de confrontation pour mes personnages, mais sans un ennemi caricatural ou convenu. Peut-être aussi parce que j’y vois une façon d’ancrer le récit, de lui donner une consistance, une odeur, une matière, une singularité. Ce ne sont pas les mêmes arbres, les mêmes saisons que dans les romans précédents ; j’ai dû apprendre à reconnaître de nouveaux arbres, moi qui ne suis pas très calé, à trouver une solution pour qu’on puisse se nourrir en pleine forêt… Ça m’oblige à ne pas raconter des histoires « hors-sol », même lorsqu’elles sont teintées de fantastique. Et peut-être que, de plus en plus, c’est ce hors-sol des discours, des narrations, des mots, des situations, qui me semble l’ennemi du romanesque…

PERSONNAGE

« C’était un garçon longiligne et solide pour son âge, athlétique, on lui donnait parfois deux ou trois ans de plus à cause de sa taille, même s’il avait encore un visage et des manières d’enfant. Il était entré dans cet entre-deux, cette zone floue, et s’il passait sans cesse plus d’heures sur son téléphone, il avait encore souvent un caillou et deux bouts de ficelle dans ses poches ; et puis son couteau, une cabane, un feu, dès qu’il sortait dans la forêt. Ses sourcils trop épais pour un front encore bas accusaient l’adolescence. Ses joues rosissaient parfois encore, elles étaient duveteuses, et il avait essayé une ou deux fois de se raser, comme le font les garçons de son âge pour faire venir la barbe, mais ce n’était pas concluant. Si certaines filles au collège, ou dans le voisinage, le trouvaient beau et distant, il semblait l’ignorer ou bien s’en moquer. En groupe, parfois, il riait avec une franche clarté, parfois avec cruauté. La gravité qu’il affectait le plus souvent, quand il ne s’ennuyait pas de longues heures, n’était pas encore une pose. Il jouait avec sérieux, surtout dans « ses » bois, peu préoccupé de le faire savoir à quiconque. Son jeu avait sa finalité en lui-même : c’étaient des épreuves qu’il s’infligeait, auxquelles il se mesurait. »

Comme des sauvages, page 12.

Sans rien spoiler, parlez-nous de Tom un des héros du roman, un ado en marge solitaire, amoureux de la nature, qui est plus à l’aise au milieu des arbres qu’avec ses proches.

Je ne peux pas trop en dire… Mais ce portrait de Tom, et de la « zone floue », c’est la piste initiale du livre : il devient un adolescent, c’est à dire un enfant et un homme coincé dans le même corps, qui chez lui s’affrontent, se contredisent, à l’occasion du divorce de ses parents, parce qu’il va devoir quitter la maison de son enfance. Tom, à un moment du récit, prend la tangente, change de nom, se rebaptise pour rester un « enfant sauvage ».
Au début, c’est ce que je voulais raconter, ce refus de sortir de « l’innocence », une sorte d’idéalisation (qui me paraît une illusion, un mensonge) d’une « sauvagerie native ». Finalement, le roman a cessé d’être univoque, il est allé aussi vers plein d’autres trucs, ce qui était bon signe…

INTRIGUE

« Les flics l’interrogèrent trois fois : elle était la sœur du disparu, celle qui le connaissait le mieux, qui avait partagé avec lui les dernières heures avant sa disparition – aux premières loges. Vraiment, elle n’avait rien vu venir, aucun motif d’inquiétude ? Les gendarmes posaient des questions précises, insistantes, culpabilisantes. En face d’eux, elle se sentait prise en faute. Ils s’attachèrent surtout à ce qui c’était passé au cours des jours précédents, semblaient trouver que tout pouvait être prétexte à une fugue – ils ne croyaient pas à un accident de randonnée, pas davantage à une mauvaise rencontre. Tom allait revenir. »

Comme des sauvages, page 48.

Ce premier rebondissement majeur est accompagné de premiers signes d’une dimension irrationnelle. On ne peut que vous applaudir pour votre éternel renouvellement narratif : comment faites-vous pour toujours y parvenir, tant sur les sujets que sur les genres ?

C’est super gentil, mais en fait, c’est presque un impératif : si je refaisais à chaque fois le même livre, je le ferais sans doute moins bien à chaque fois – en tout cas je m’ennuierais et mes lecteurs et lectrices aussi. Du coup, après Nous sommes l’étincelle, où j’avais écrit sur le collectif, la famille, les affinités, la sécession ensemble, il fallait partir sur autre chose : l’aventure individuelle, la désertion, la volonté de refuser le jeu, mais seul… Et je me suis retrouvé à réexplorer sans l’avoir prévu des scènes parfois très proches, mais avec d’autres lumières.
Ensuite, je ne prévois jamais ce qui va se passer – quand le fantastique survient, ou l’horreur, par exemple, je ne le sais pas avant. Et dans ce roman, quand un personnage meurt, je ne m’en doutais pas la veille de l’écrire. Ça m’oblige à m’adapter au « réel » du roman, à improviser – parce que si le roman, les personnages ou leur disparition ne me forçaient pas la main, je finirais par me comporter comme « le maître des marionnettes », et je deviendrais pontifiant. Donc, j’organise juste l’imprévu, et ensuite les personnages et moi, on improvise…


Comme des sauvages
Vincent Villeminot
Pocket Jeunesse
320 p. – 9782266297752 – 18,90€
parution le 10 septembre 2020
> dès 13 ans


* Clin d’œil à Deviens jeune auteur paru aux éditions Pocket Jeunesse (2019), inspiration du PKJeu et de débats d’auteurs•rices lors des rencontres littéraires organisées pour les 25 ans de la maison d’édition.