Amande ou la vie de Yunjea

Saviez-vous que vous avez plusieurs amygdales dans votre corps ? Celles que vous connaissez le mieux se situent au fond de votre gorge et protègent votre organisme des infections, elles sont souvent retirées dans votre enfance lorsque les angines s’enchainent. Puis vous en avez deux autres dans votre cerveau, souvent employées au singulier, fonctionnant comme un système d’alerte. En effet, le complexe amygdalien du cerveau* décode les stimuli afin de pouvoir orienter et dicter des réactions comportementales. Lorsque celui-ci ne grandit pas correctement, il empêche la personne de ressentir des émotions. C’est le cas de Yunjea. Il ne ressent rien, absolument rien…

Il vit à Séoul, entouré de sa mère et de sa grand-mère dans un quotidien harmonieux, où la routine prime. Chacune à sa manière veille sur lui. Elles ne se comprennent pas toujours, se chamaillent sans cesse mais elles témoignent à Yunjea un amour et un soutien sans faille. Leur vie tourne autour de lui, elles le protègent du mieux qu’elles le peuvent, elles constituent son filtre au monde extérieur.

Il vit de manière neutre. Il ne pleure pas quand il est triste. Il ne rigole pas sauf si on le chatouille. Il ne sait pas répondre à un compliment ni se défendre lors d’une agression. Tout coule sur lui. Il intrigue les autres et devient leur cible. Mais il avance dans la vie comme il peut en trouvant toujours du réconfort à la maison, un appartement attenant à la librairie d’occasion de sa mère.

Tout bascule le jour d’un rituel familial. Pour son anniversaire, la veille de Noël, ils se rendent dans un restaurant au bout de la ville, comme chaque année. A la fin du repas, la mère et la grand-mère sortent sur le trottoir en attendant que Yunjea prenne quelques bonbons sur le comptoir. En une seconde, elles disparaissent de sa vie. Un homme commet un attentat. Yunjea assiste au massacre. Il ne réagit pas. Il voit la scène à travers la porte vitrée du restaurant.

Du jour au lendemain, il est livré à lui-même. Il fait ses premières expériences seul. Il va en cours et s’occupe de la librairie. Des gens entrent dans sa vie, et il ne sait pas comment se comporter avec eux. Il n’a plus sa mère pour lui inventer toutes les répliques à dire selon les situations. Le Docteur Shim lui témoigne sa sympathie. Le Professeur Yun lui demande un service. Gon au lycée le harcèle. Dora l’intrigue. Comment doit-il leur répondre ? Peut-il leur faire confiance ? Qu’est-ce que l’amitié ? Comment riposter lorsqu’on est brutalisé ? Pourquoi certains lui parlent quand d’autres l’ignorent ?

Ce best-seller coréen est un ovni littéraire qui évolue au rythme de l’évolution de Yunjea. L’écriture via la traduction joue un grand rôle et la lecture n’en est que plus prenante. L’attachement au héros se fait progressivement au même rythme que son entrée dans le monde extérieur. On ne peut que ressentir de la fierté pour cet adolescent qui franchit étape par étape son ascension dans la compréhension des gens qui gravitent autour de lui. Won-Pyung-Sohn aborde avec justesse le pouvoir des émotions et la capacité de chacun à les déployer et à les ressentir à bon escient, mais aussi la tolérance et l’acceptation des différences. Ce roman se distingue ainsi par ses thèmes et leurs traitements car il aborde les sentiments de manière très réaliste et scientifique, sans fioriture. Et son originalité réside aussi dans une immersion dans la culture coréenne fort intéressante.

Un roman bouleversant, empli d’espoir qui donne envie de devenir l’ami.e Yunjea et de déguster avec lui un jjajangmyeon**.

* ἀμυγδάλη en grec ou amygdala  en latin, amygdale signifie « amande ».
** Un plat de nouilles accompagné d’une sauce épaisse et noire faite à partir de pate de haricots noirs.


Amande
Won-Pyung-Sohn, traduit par Juliette Lê
Pocket Jeunesse
336 pages – 9782266307734 – environ 17,90 €
parution le 5 mai 2022
> dès 14 ans