Albin Michel Jeunesse – Entretiens avec les éditrices d’albums

Elles sont trois éditrices de talent à vous proposer des albums pour tous les âges. Béatrice Vincent s’occupe du label Trapèze et de certains albums de création ; Camille Vasseur est en charge des albums étrangers ; et Lucette Savier des albums de création pour les 6-9 ans. Toutes trois vous font entrer dans leurs univers…


Béatrice, vous éditez des albums de création chez Albin Michel jeunesse et êtes aussi à l’origine du label Trapèze : comment faites-vous le choix des titres qui vont dans Trapèze ?
Trapèze offre un espace particulier à des auteurs-illustrateurs qui portent des projets artistiques hors-norme tant par leur propos que par le temps souvent nécessaire à leur maturation et à leur production. Je ne passe jamais de commande, mais suis plutôt une politique d’auteur, curieuse avant tout de voir se construire, progresser, évoluer une œuvre. C’est la plupart du temps dans un dialogue avec les auteurs que naissent les projets, et dans une relation de confiance que nous les réalisons.

Irène Bonacina a mis près de 7 ans à réaliser l’album Nos chemins, à quel moment vous a-t-elle présenté ce projet ?
Je ne peux pas répondre à sa place, mais il me semble que j’ai vu la première image assez tôt, une image à la fois sombre et lumineuse et je ne comprenais pas avant qu’Irène ne m’explique comment elle avait obtenu un tel résultat. Je crois que j’ai été envoûtée au premier instant mais il m’a fallu attendre au moins deux années avant qu’Irène ne puisse s’y consacrer pleinement.

Comment avez-vous ensuite travaillé avec elle ?
Irène m’envoyait régulièrement les images qu’elle composait, j’ai pu ainsi voir évoluer ses choix artistiques et ses intentions. Nous avons échangé sur l’histoire, travaillé sur le texte avec une minutie d’orfèvre. Il fallut aussi trouver la meilleure façon de restituer la lumière des couleurs obtenues grâce au rétro-éclairage, nous avons donc exploré plusieurs pistes d’impression. Je ne me lasse pas de voir se construire un livre, suivre Irène dans Nos Chemins n’a cessé de m’émerveiller pendant deux ans.


Camille, parmi la profusion d’albums étrangers, comment choisissez-vous ceux qui rejoindront le catalogue d’Albin Michel Jeunesse ?
D’un point de vue technique, je sélectionne beaucoup d’albums pendant les foires internationales, qui sont des moments privilégiés pour les achats : quasiment tous les éditeurs sont réunis au même endroit pendant 5 jours ! Nous avons des journées chargées, pendant lesquelles nous enchaînons les rdv de 30 minutes dans une sorte speed-dating frénétique. Pendant ces rendez-vous, les vendeurs de droits ou les éditeurs des maisons étrangères nous présentent les projets qu’ils pensent adaptés à nos catalogues. Ce sont des gens avec qui on tisse souvent des relations de travail fortes, et qui présélectionnent pour nous les projets, de plus en plus finement au fil des années.
Je passe pas mal de temps à faire de la veille, à suivre les auteurs et les illustrateurs étrangers, ainsi que l’actualité des maisons d’éditions étrangères que j’aime ou qui m’intriguent.
Parfois, j’ai l’occasion de voyager dans le cadre de « fellowships » – il s’agit de voyages organisés à l’initiative d’organisations qui promeuvent la littérature de leur pays, comme le fait le BIEF en France. Ces voyages sont l’occasion de se familiariser avec les particularités d’un pays, sa langue, sa littérature de jeunesse, ses courants d’illustrations… Et sont comme une parenthèse très appréciable pour se familiariser avec l’édition jeunesse finlandaise, néerlandaise… Cela permet de creuser hors temps forts comme les foires.
Enfin, il y a aussi les agents qui « rabattent » vers moi les albums qu’ils pensent adaptés à notre catalogue. C’est comme ça que j’ai découvert La Liste de choses à faire absolument, ou encore La Danse d’hiver (paru en janvier 2019)

Qu’est-ce qui vous a séduit dans La liste des choses à faire absolument ?
J’ai toujours l’impression que c’est niais à dire, mais j’aime quand une histoire est émouvante. C’est un peu galvaudé, « émouvant », mais c’est souvent ça qui me pousse à choisir un livre. Pour La Liste, je me rappelle avoir reçu le PDF de cette histoire un jour où j’étais de mauvaise humeur et où j’avais plein de trucs à faire. J’ai commencé à le lire, et l’histoire Astrid et de son chien Eli m’a touchée en plein cœur. J’ai trouvé que les autrices arrivaient à faire passer des émotions complexes et fortes autour d’un sujet difficile (que faire du temps qui file pour profiter de ceux qu’on aime, tant qu’ils sont là) avec une simplicité – que ce soit dans les mots ou l’illustration – parfaitement juste, sans jamais tomber dans la mièvrerie ou les bons sentiments. C’est un bon exemple du genre d’histoires sensibles que je recherche. D’une façon plus générale, je recherche à l’étranger des univers singuliers (je pense par exemple à La Dispute de Tito et Pépita, de l’autrice colombienne Amalia Low, qui fait passer des réflexions fondamentales, l’air de rien, à travers des histoires aussi drôles qu’irrévérencieuses, à OH ! Quelle Pagaille, un album américain flamboyant de Brian Cronin, ou encore à la série La Souris qui n’existait pas des italiennes de Giovanna Zoboli et Lisa d’Andréa que j’adore, et dont sortira un troisième album cette année) ; je recherche aussi des livres aux fabrications particulières ou complexes – comme Cher Dragon, d’Emma Yarlett, gros succès de l’automne, un livre à lettres qui s’inscrit bien dans cette veine humoristique et tendre que j’aime.
Pour finir, j’aimerai insister sur un point important dans le travail d’acquisition : la traduction. La Liste des choses à faire absolument a par exemple été traduit par Ramona Badescu, qui a apporté toute sa sensibilité à la version française de ce texte. Ce sont de nombreux échanges pour trouver la bonne formulation, pour garder l’esprit du texte tout en l’adaptant. Ramona a fait un travail formidable sur ce texte, ainsi que sur La Danse d’hiver.


Avec Appartement à louer, Lucette, vous publiez pour la première fois en France une auteure importante de la littérature israélienne : est-ce un texte que vous connaissiez depuis longtemps ? Vous attendiez le bon illustrateur pour le faire ?
Appartement à louer nous a été proposé par The Institute for the Translation of Hebrew Literature qui fait connaitre la littérature contemporaine écrite en hébreu. Dans cette fable, fourmi, lapine, cochon et pie visitent l’appartement mais chacun trouve un défaut, non pas au logement mais aux voisins de l’immeuble ! Le message de tolérance simple, écrit dans un rythme enjoué nous a beaucoup plu et sans connaitre l’autrice, nous avons décidé de l’éditer. Entre garder les images de l’édition de 1959, devenue un classique en Israël ou préférer celles de l’édition récente américaine (10 pays ont déjà publié l’histoire), nous avons préféré les faire créer par Anna Griot. Sa palette lumineuse, a mis en valeur la rondeur et l’élégance des habitants cherchant à vivre en harmonie. Après l’histoire, une double page présente Lea Goldberg (1911 – 1970), immense écrivaine et poétesse à découvrir.

Comment est né le projet de J’aimerais te parler d’elles avec Sophie Carquain ? Il y a 50 portraits de femmes dans cet album : comment le choix s’est-il fait ?
Comme des histoires de famille, Sophie Carquain, journaliste, écrivaine et féministe, a souhaité raconter aux plus jeunes dès 5 ans, des bribes de vie de femmes inspirantes. Sans être des modèles, elles ont chacune à leur façon montrer que le courage, les petites actions, la ténacité, pouvaient prendre mille formes et faire avancer l’égalité entre filles et garçons. Sophie Carquain a choisi de nombreuses Françaises parmi 50 artistes, militantes, aventurières ou scientifiques réelles, proches de nous, qui n’ont pas renoncé et ne se sont pas auto-censurées. Des scénettes gaies, dessinées par Pauline Duhamel, et des petites leçons de vie encourageantes donnent son originalité au recueil et le rendent très accessible. Un album indispensable et stimulant.

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