Une fille, fusil à la main

Un endroit isolé en pleine campagne. Une maison vétuste adossée à un hangar et une grange. Des champs, un potager. Dans ce décor presque champêtre, une adolescente, Lou, à la vie assortie à ce décor. Seule. Pas d’amis, pas d’activités extrascolaires, juste des promenades en solitaire son appareil photo à la main. Comme compagnie, sa mère et sa grand-mère. Sa vie est simple, mais elle a des rêves…

Elle s’imagine à la capitale. Depuis peu, elle a un smartphone, seulement pour aller sur les pages des autres sur les réseaux. A chaque photo de nature publiée sur sa page, elle trace un bâton à la craie sur le mur de sa chambre. Quand elle en aura 100, elle partira, elle se l’est promis. Elle rêve aussi de retrouver son père, disparu pendant son enfance. Pourquoi les a-t-il laissées ? Pourquoi ne revient-il pas ?

Un jour, Phoenix, un camarade de classe dont elle est amoureuse, vient chez elle : première fois qu’elle a un invité. Ils doivent rédiger une dissertation ensemble pour une punition commune. Pendant qu’ils travaillent, Lou se sent bien, heureuse, légère. Quelqu’un sonne : un homme en détresse qui a besoin de passer un coup de fil. Mais cet homme n’est pas n’importe qui, c’est Jean-Yves Pitterman, alias JYP, un homme politique bien connu dans la région. Rencontre improvisée qui n’arrive pas tous les jours et qui place toutes les personnes présentes dans la maison dans une situation étrange, presque irréelle. Alors que JYP est sur le départ, Phoenix veut en profiter pour se faire raccompagner, une occasion en or de discuter avec lui.

Comment digérer ce départ imminent ? La présence de Phoenix à ses côtés l’avait chamboulée, Lou ne peut accepter qu’il s’en aille sans terminer ce qu’ils avaient commencé. Et cette promesse de JYP de se croiser à Paris, là où il habite maintenant : pour Lou, la situation doit rester telle quelle. Elle ne peut retourner à sa vie. Elle prend le fusil posé à l’entrée, et les empêche de partir. D’une ado secrète et invisible, elle devient en une seconde preneuse d’otages. Quatre personnes sont figées, regardent le fusil et sont conduites dans le hangar.

Pourquoi a-t-elle fait ça ? Ils ne comprennent pas, même pas sa famille. Qui peut deviner que c’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase ?

La Fille et le fusil, tout est dit dans le titre de ce nouveau Litt’, qui donne immédiatement le ton de ce texte proche du thriller. Caroline Solé retrouve des thèmes qui lui sont chers : une ado en détresse, l’attirance pour des célébrités, des clins d’œil à la culture indienne. Rappelez-vous de La petite romancière, la star et l’assassin. Cette fois, elle y rajoute le pouvoir des médias et l’actualité politique, à travers le profil des deux hommes retenus. JYP s’est présenté à l’élection présidentielle dans un pays en pleine crise sociale, se retrouvant au cœur d’une sombre affaire judiciaire. Phoenix, quant à lui est un adolescent idéaliste qui s’investit pleinement dans la vie de son lycée. Ce délégué de classe passionné aimerait tant, lui aussi, agir pour les autres, devenir porte-parole et faire avancer les choses. Caroline Solé prend le temps d’installer son décor, de présenter les protagonistes de l’histoire, et peu à peu l’intrigue s’envole, le suspense monte en crescendo. Le lecteur vit intégralement la tension ressentie dans la grange, le froid, la peur, l’incertitude de la chute. L’écriture est à la fois simple, fluide, efficace, et en même temps la langue est riche, toute en images et métaphores. L’autrice joue avec les mots, et renforce les émotions des personnages, leur vécu minute par minute, en évoquant en parallèle un écho emprunté à la nature, aux éléments naturels, à la météo.

Un huit-clos très prenant, où tout est incertitude dans un laps de temps qui semble durer une éternité. Est-ce que la prise d’otages aurait revêtu le même impact si aucune célébrité n’avait été présente ?



 
La Fille et le fusil
Caroline Solé
Albin Michel Jeunesse – collection Litt’
14,5cm x 21,5cm – 224 pages
9782226435972 – 13,90€
parution le 29 Janvier 2020
> dès 12 ans